L’image éclaire

année : 2015

collaboration : Le Fresnoy / Alain Fleischer

info : Expositions : Panorama 17, Le Fresnoy - du 19 sept au 13 dec / Galerie Michel Rein - du 9 janv au 27 fév 2016 / Art Fair Bruxelles - du 22 au 24 avril 2016 / Musée des Arts Décoratifs de Paris - du 30 mai au 9 sept 2016

crédits photos : RF Studio

LUX, LUCIS, f, I siècle avant J.C., CICERO (Cicéron)
éclat : n. m, vive lumière émanant d’un corps brillant
clarté : n. f, lumière largement répandue
lumière, 1 : n. f, ce qui éclaire
lumière, 2 : n. f, ce qui permet de comprendre

L’œuvre de Ramy Fischler « fait de la lumière » dans tous les sens du terme, en ce qu’elle en développe et réunit toutes les significations originelles : corps luminescent ; clarté elle-même ; ce qui donne de l’éclairage, au sens pratique comme au sens métaphorique.
Quand Alain Fleischer l’a invité à intervenir au Fresnoy, Ramy Fischler lui a proposé de travailler sur la relation entre le monde de l’industrie du luminaire et celui du cinéma, de produire un « film qui serve à éclairer », et de rapprocher ainsi le monde du cinéma et le monde du design. Le design consiste à anticiper, observer des usages et leur donner des formes, en essayant d’être à l’avant-garde des questions et des usages de demain, voire de les inventer ; selon lui, le design implique intrinsèquement un rapport cinématographique au réel, puisqu’il s’agit de créer des histoires, d’anticiper l’avenir. Ce sont deux arts de l’industrie, dont un autre point commun est d’octroyer une place centrale à la narration.
Le cinéma, il y a peu, était associé aux projecteurs et à la pellicule. L’éclairage, aux ampoules à filaments.  Aujourd’hui, cinéma et éclairage utilisent la même technologie, et les mêmes modes opérationnels. Les diodes électroluminescentes sont devenues la règle dans les deux domaines. Ces mondes ont donc une vie « industrielle » commune et continuent cependant à mener des vies quotidiennes parallèles. Ramy Fischler a eu envie de fusionner ces univers.

« Dans le même temps, comme nous traversons une époque qui, de plus en plus, tend à raconter des histoires, j’avais envie de raconter une histoire avec de l’éclairage, et d’utiliser le cinéma comme un luminaire. »

Narration, images, cinéma, lumière… « L’idée, c’est que, demain, nous puissions autant nous faire éclairer par de l’image en mouvement que par de l’éclairage. » En exploitant l’éventail des ressources ouvert par les nouveaux outils domotique, le designer opère une extension de la fonction première du luminaire à la possibilité d’en faire le moteur d’expériences, où tout est possible : créer des séquences du soir, des séquences du matin, moduler ses couleurs, le faire interagir avec son environnement, etc. Mettre en acte la puissance narrative de la lumière.
Par ailleurs, le designer a articulé ce projet à un sujet qui l’occupe dans la plupart de ses recherches : l’objet connecté, qu’il considère comme l’avenir du monde industriel. Les objets connectés sont par définition à rebours de l’obsolescence, puisqu’ils évoluent, se régénèrent, s’adaptent à leurs utilisateurs, s’enrichissent de nouvelles informations, de nouveaux logiciels. Mais leur avenir et leur place dans notre quotidien reste à définir, à questionner.
L’image éclaire est ainsi née aux entrelacs de trois mondes – luminaire, cinéma, objet connecté – comme une réponse aux questions-gigognes : qu’est-ce qu’un film connecté, un film en temps réel qui ne s’arrête jamais ? Un luminaire connecté au monde du cinéma et au temps réel ? Qu’est-ce que créer une lumière par le cinéma en temps réel ?
Une préoccupation accompagne Ramy Fischler dans tout processus de création : c’est une chose d’utiliser la nouvelle technologie, mais il convient avant tout de penser la façon de l’utiliser, d’y porter toujours un regard critique. Une caméra, un smartphone, ou tout autre objet de cette typologie, apparaît de prime abord comme un outil de liberté, mais chacun sait qu’il peut aussi se renverser en outil de surveillance, d’oppression, de guerre. Derrière la technologie, il y a la réalité : des guerres de territoire pour les minerais précieux dont sont issues les composantes de nos objets connectés, à une forme d’esclavage contemporain. Le seul fait d’utiliser ces nouvelles technologies mettant en branle tous ces engrenages, a fortiori, les fabriquer conduit à se situer dans un rapport inconfortable, ambigu, paradoxal à l’humanité.
Les images que Ramy Fischler a choisi de filmer pour ces écrans-luminaires traitent métaphoriquement de cette problématique qui l’anime, l’exploitation d’une partie de l’humanité par le monde de la technologie. De la servitude contemporaine, du travail, de la douleur, de l’épuisement.
A l’image, ce sont des gens qui nous éclairent, de l’autre bout du monde. Une situation tout à fait vraisemblable, bien qu’absurde.
Mais une situation tout à fait vraie : des gens nous éclairent, au sens figuré, depuis l’autre bout du monde, en assurant le fonctionnement de nos services quotidiens, de la téléphonie aux réseaux sociaux.
La technologie n’existe pas de manière intrinsèque ; en toile de fond, il y a l’humanité.

Mélanie Drouère
décembre 2015

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L'image éclaire, luminaires cinématographiques

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